Ce ne sont pas les travaillistes qui ont été élus, mais les conservateurs qui ont été rejetés. Dans un pays où la nouvelle fracture se fait sur les problématiques sociales et sociétales, comme la question transgenre.
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Sur le plan du renouvellement parlementaire, les dernières élections législatives britanniques ont été décisives. Le parti travailliste, sous l’égide de Keir Starmer, est revenu au pouvoir avec une énorme majorité de 172 sièges sur tous les partis d’opposition. Sur le plan du vote populaire, par contre, c’est une tout autre histoire.
En réalité, à peine un tiers de l’électorat a soutenu le parti travailliste et, par rapport à son prédécesseur Jeremy Corbyn en 2019 – le vieux gauchiste –, Starmer a obtenu plus d’un demi-million de voix de moins. Oubliez le nombre de sièges, l’histoire de cette élection n’est pas celle d’un succès travailliste, mais d’un échec conservateur – et même d’une antipathie toujours plus forte envers les deux partis qui ont été alternativement aux affaires depuis la Première Guerre mondiale. Leur part de voix cumulée est ainsi tombée à 57,4 %, avec un taux de participation d’à peine 59,8 % (contre 67,3 % en 2019).
Les libéraux-démocrates – la formation politique arrivée troisième – ont peut-être augmenté leur nombre de sièges de 11 à 72, mais eux aussi ont perdu des électeurs. Leur vote populaire a ainsi diminué de près de 200 000 depuis 2019.
Le clivage autour de la question transgenre
Ce rejet des trois « grands » partis n’est cependant pas une surprise pour qui a un jour parlé politique dans un pub britannique. Un grief qu’on y entend couramment : que les partis « sont tous les mêmes » et qu’ils sont à mille lieues de l’état d’esprit et des priorités de nombre d’électeurs.
Notamment, sur un plan social, les têtes d’affiche de notre scène politique semblent largement plus libérales que le pays dans son ensemble. Là où le clivage politique britannique a longtemps tourné autour des questions économiques, le social et le sociétal semblent désormais relever de préoccupations plus importantes pour l’électorat. L’immigration, par exemple, est un problème de premier plan pour bien des Britanniques.
Par extraordinaire, la question transgenre en est désormais un autre. Ce qui n’était auparavant qu’une question de niche, concernant un nombre infime de personnes, a pris une place centrale dans le débat. Voir des politiciens britanniques de premier plan se tortiller pour répondre à la question « Qu’est-ce qu’une femme ? » alors que la réponse – et la différence entre un homme et une femme – tombe sous le sens est un spectacle devenu bien trop familier pour un public qui peine de plus en plus à contenir son exaspération.
Ces dix dernières années, les trois premiers partis ont tous succombé à l’idéologie de l’identité de genre – l’idée selon laquelle nous avons tous une identité de genre qui est en quelque sorte plus importante que notre sexe biologique lorsqu’il s’agit de décider qui est une femme et qui est un homme. C’est un non-sens, mais trop de gens au sein de l’élite politique, y compris même du côté des conservateurs, s’en sont emparés.
La Première ministre Theresa May allait ainsi donner l’impression d’être socialement libérale quand, en 2017, elle s’engageait à permettre l’auto-identification du sexe légal. Entre-temps, le scandale de la clinique Tavistock – où des bloqueurs de puberté ont été administrés à des enfants – s’est produit alors que des gouvernements conservateurs étaient aux affaires.
Des signes encourageants du côté des travaillistes
Du côté des travaillistes et des libéraux-démocrates, on était peut-être encore plus enthousiaste à l’idée de laisser tomber la raison et de médicamenter des enfants ayant passé trop de temps sur TikTok. Reste qu’en 2024, les électeurs exaspérés par les différentes saveurs du libéralisme social avaient une alternative socialement conservatrice. Celle de Reform UK, qui a recueilli plus de quatre millions de voix – le parti est arrivé en troisième position dans le vote populaire, mais pas dans le nombre de sièges remportés – après avoir affirmé que « la divisive idéologie “woke” a capturé nos institutions publiques ».
Dans sa liste d’engagements électoraux, Reform UK avait également posé que « l’endoctrinement transgenre cause des dommages irréversibles aux enfants » et voulait interdire « l’idéologie transgenre » dans les écoles anglaises. En pratique, cela aurait signifié « Pas de questionnement sur le genre, de transition sociale ou de changement de pronoms ».
Le verbe est haut, mais ce sont les travaillistes qui disposent des sièges nécessaires pour exercer leur volonté au Parlement. Après trois semaines, les signes sont encourageants, du moins pour ceux qui valorisent la science et la raison et qui accordent la priorité à la protection des enfants. Peut-être Keir Starmer a-t-il compris les dangers de l’idéologie de l’identité de genre, et en particulier son impact sur les mineurs ? Ou au moins les risques politiques encourus ? Nous ne pouvons qu’espérer, mais deux premières décisions sortent du lot.
Tout d’abord, Wes Streeting, le nouveau ministre de la Santé et des Affaires sociales, a fait part de son intention de rendre permanente l’interdiction des bloqueurs de puberté, une mesure provisoire passée dans les derniers jours du précédent gouvernement conservateur. Une interdiction qui s’appliquerait autant aux praticiens des cliniques privées qu’au service national de santé. Comme on pouvait s’y attendre, des hurlements de protestation se sont élevés au sein de son parti, mais Streeting tient bon.
En réponse aux militants qui ont agité une augmentation des taux de suicide, le ministère de Streeting – le DHSC – s’est tourné vers le professeur Louis Appleby, président du groupe consultatif de la stratégie nationale de prévention du suicide. Après avoir examiné les données détenues par le NHS England sur les décès de jeunes patients des services de médecine du genre du Tavistock and Portman NHS Trust, Appleby a pu conclure que les données ne corroboraient pas ces affirmations et que « la manière dont cette question a été discutée sur les réseaux sociaux a été dénuée de sensibilité, affligeante et dangereuse, et va à l’encontre des recommandations sur la façon de parler du suicide en toute sécurité ».
La réforme autour de la reconnaissance du genre absente du programme du gouvernement
Comme l’a déclaré un porte-parole du DHSC : « Les décisions concernant les soins de santé de nos enfants doivent toujours s’appuyer sur des données probantes. [Le rapport Cass] a constaté qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves pour montrer que les bloqueurs de puberté étaient sans danger pour les moins de 18 ans, et c’est pourquoi le NHS a déjà cessé de les prescrire systématiquement aux enfants souffrant de dysphorie de genre. »
Ensuite, le programme de gouvernement – présenté la semaine dernière dans le discours du roi – n’inclut pas la promesse du manifeste du parti travailliste de réformer la loi sur la reconnaissance du genre. Si cette loi doit être effectivement révisée, c’est dans le sens du renforcement et non de l’assouplissement. Reste que les protections pour les femmes et les garanties contre les abus qu’impliquerait ce renforcement ne sont pas à l’ordre du jour du parti travailliste, de sorte que le silence du gouvernement sur la question est peut-être aujourd’hui le maximum que nous puissions espérer.
Le roi Charles a bien fait référence à la thérapie de conversion dans son discours, mais il a annoncé les plans de Starmer pour un projet de loi plutôt que de se lancer tête baissée dans une nouvelle législation. Si le gouvernement tient compte d’une future consultation sur ce projet, nous pourrons, là encore, pousser un soupir de soulagement.
Les arguments contre l’interdiction des thérapies de conversion ont été bien répétés et ils tiennent la route. Les pratiques abusives et coercitives sont déjà illégales – il n’est donc pas nécessaire d’adopter une nouvelle loi –, mais une interdiction pourrait avoir un effet dissuasif sur les praticiens confrontés à des enfants exprimant une détresse toute naturelle face à leur corps sexué.
Keir Starmer est un avocat des droits de l’homme de formation et il serait donc étonnant qu’il ne comprenne pas les arguments contre les bloqueurs de puberté, les dangers de la libéralisation de la loi sur la reconnaissance du genre et les risques consécutifs à l’interdiction de la thérapie dite de conversion. Mais a-t-il la volonté politique de rester ferme ? Les militants LGBTQ + de son parti se plaindront sans doute, et bruyamment.
Mais pour gagner les futures élections, il doit convaincre les électeurs socialement conservateurs ainsi que les électeurs socialement libéraux. S’il n’y parvient pas, il pourrait se retrouver de nouveau dans l’opposition, face à un gouvernement bien différent. Son mandat pour 2024 – rappelons : offert par seulement 33,7 % du vote populaire – signifie qu’il ne peut pas se permettre d’être complaisant.
Par Debbie Hayton (traduction par Peggy Sastre)
Debbie Hayton enseigne la physique dans le secondaire, où elle est aussi syndicaliste. Journaliste et autrice, son dernier livre, Transsexual Apostate : My Journey Back to Reality, vient de sortir chez Forum Press. Vous pouvez la suivre sur X (ex-Twitter).
* Cette traduction a été publiée pour la première fois par Le Point le 26 juillet 2024 : Question transgenre au Royaume-Uni : pourquoi il ne faut pas se fier aux résultats des élections.