Acte de naissance ou évidence visuelle ? Au Royaume-Uni, la reconnaissance du sexe devient un casse-tête bureaucratique – et judiciaire.
En avril, la Cour suprême britannique rendait un verdict unanime : ce qui définit une femme, c’est d’abord et avant tout une réalité biologique. Mais sur le terrain, certains prestataires de services refusent d’aligner leur pratique sur ce principe.
Dernier foyer de tensions : les bassins de natation en plein air de Hampstead Heath, au nord de Londres. Creusés à l’origine comme réservoirs, ces trois étangs accueillent des baigneurs depuis des générations. Deux sont réservés, l’un aux hommes, l’autre aux femmes, selon leur sexe ; le troisième est mixte, ouvert à tous. Un équilibre qui semblait exemplaire en matière d’inclusion. Alors, où est le problème ?
Bassin réservé, conflit ouvert
Une fois de plus, autour de cette question : qui peut se dire femme ? L’association en charge du bassin réservé aux femmes rappelle que « des femmes transgenres s’y baignent depuis des années, sans le moindre incident ». L’an dernier, ses membres ont rejeté une motion visant à restreindre l’accès aux seules personnes nées femmes. À la place, une nouvelle signalétique est annoncée : elle précisera que les femmes transgenres sont les bienvenues, dans le bassin comme dans les vestiaires et les douches.
L’affaire semble bien partie pour atterrir devant les tribunaux. Le groupe militant Sex Matters a lancé une cagnotte de 50 000 livres (57 000 euros) pour attaquer en justice la City of London Corporation, propriétaire des étangs. En une semaine à peine, plus de la moitié de la somme a été réunie. De son côté, la Corporation campe sur ses positions : sa politique autorisant toute personne s’identifiant comme femme à accéder au bassin réservé « restera en vigueur ».
Mais si la grande majorité des usagères du bassin soutiennent le statu quo – la résolution a, semble-t-il, été « massivement rejetée » –, pourquoi ne pas leur laisser le choix d’accueillir les femmes transgenres tout en maintenant l’exclusion des hommes ? Sex Matters rétorque que ce serait illégal : selon l’arrêt de la Cour suprême, les femmes transgenres restent, sur le plan juridique, des hommes. Et à ce titre, elles ne devraient pas avoir accès à des services réservés aux femmes.
Des militantes barbues contre l’auto-identification
Ce n’est pas la première fois que les étangs de Hampstead Heath éclaboussent les médias britanniques. En 2018, un groupe de femmes avait choisi de s’« identifier comme hommes » le temps d’une journée pour s’introduire dans le bassin masculin. Affublées de fausses barbes, elles avaient sauté à l’eau en guise de protestation contre un projet de loi autorisant le changement de sexe légal sans évaluation médicale. La police avait été appelée, et les militantes rapidement évacuées des lieux.
La manifestation s’était déroulée dans une ambiance plutôt bon enfant : un policier a même posé en photo avec les participantes, sourires partagés de part et d’autre. Mais l’action a eu le mérite de braquer les projecteurs sur un sujet brûlant, alors que l’auto-identification se mettait en place discrètement ailleurs dans le monde. Au final, la loi britannique n’a pas bougé : il est possible de changer le sexe mentionné sur un acte de naissance, mais seulement après avoir présenté des attestations médicales, dont celle d’un diagnostic de dysphorie de genre.
Depuis l’arrêt de la Cour suprême, même un acte de naissance modifié ne suffit plus pour accéder aux espaces ou services réservés à l’autre sexe. Problème : pour les prestataires soucieux d’appliquer la loi, il est impossible de faire la différence entre l’acte de naissance d’une femme et celui d’une femme transgenre ayant suivi toute la procédure légale. Les deux documents sont rigoureusement identiques.
Début juillet, on rapportait l’histoire d’une conductrice de train qui, interpellée par ses collègues, avait répondu ne pas être transgenre, mais « simplement moche ». Le syndicat des cheminots allait laisser entendre que ce cas n’était pas isolé : d’autres membres auraient été interrogés sur leur sexe. Or poser la question ne garantit rien – il est impossible de savoir si la réponse est sincère. Aucun mécanisme ne permet de vérifier si le sexe figurant sur l’acte de naissance a été modifié.
Quand le bon sens reprend le dessus
C’est presque un miracle que la société ait pu tourner aussi longtemps sans buter sur de tels obstacles. Ou peut-être faut-il y voir une évidence : nous savons instinctivement faire la différence entre un homme et une femme. Aucun document légal brandi par une femme transgenre au physique très masculin ne viendra tromper ce discernement élémentaire – surtout si la comparaison se fait avec une femme simplement jugée peu attirante.
On le sait, c’est tout. Et longtemps, cela a suffi. Les générations passées n’avaient ni certificats, ni notions de chromosomes, mais elles distinguaient sans difficulté les sexes – et sans les conflits que nous connaissons aujourd’hui. C’était une époque plus simple, et ce bon sens-là, lui, fonctionnait.
La grande erreur de ces quinze dernières années, c’est d’avoir voulu transférer le pouvoir de décision du collectif vers l’individu. Autrefois, quand quelqu’un affirmait appartenir au sexe opposé, il ne pouvait pas aller bien loin si ses dires allaient à l’encontre de ce que tout le monde voyait. Les politiques récentes exigent peut-être le silence, mais elles ne peuvent contrôler ni ce que les gens pensent ni ce qu’ils ressentent. Et le chaos qui en découle ne satisfait personne.
Un vestiaire, deux sexes, trois discours
En Écosse, des prud’hommes se penchent actuellement sur le cas de l’infirmière Sandie Peggie, opposée à son employeur, le NHS Fife. Peggie avait contesté la présence de Beth Upton, médecin transgenre, dans un vestiaire réservé aux femmes. Or la législation britannique est désormais sans ambiguïté : Upton est de sexe mâle, et n’avait donc rien à faire là.
Ce n’est pourtant pas la position défendue par la responsable diversité du NHS Fife. Devant les magistrats, elle a affirmé qu’il existait un « large consensus » en faveur de l’accès des employés transgenres aux installations correspondant à leur genre ressenti. Quant au sexe biologique, elle a estimé que la question était « bien plus complexe » que le simple fait d’avoir un corps d’homme ou de femme. À tel point qu’elle a fini par déclarer ne pas être certaine de son propre sexe.
Qu’elle croie ou non à ces absurdités, cela la regarde. Mais la réalité, elle, est simple. Il n’y a pas besoin d’une maîtrise de biologie pour distinguer un homme d’une femme. La chose se fait d’instinct, et nous devrions être libres de nous y fier. Le NHS Fife n’aurait pas eu à gaspiller de l’argent public pour contester les propos de Sandie Peggie, et les nageuses du bassin réservé aux femmes de Hampstead n’auraient pas dû se lancer dans une bataille juridique pour refuser l’accès à des personnes qu’elles savent être des hommes.
Quant au sexe de la conductrice de train « simplement moche », nul besoin pour ses collègues de consulter son acte de naissance pour se faire une idée. C’est une affaire de bon sens, une évidence partagée. On le sait tous. Et plus vite on reviendra à cette réalité, mieux ce sera – pour tout le monde, y compris les bureaucrates chargés de faire respecter les politiques de diversité.
Par Debbie Hayton (traduction par Peggy Sastre)
Debbie Hayton enseigne la physique dans le secondaire, où elle est aussi syndicaliste. Journaliste et autrice, son dernier livre, Transsexual Apostate : My Journey Back to Reality, vient de sortir chez Forum Press. Vous pouvez la suivre sur X (ex-Twitter).
* Cette article a été publiée pour la première fois par Le Point le 22 julliet 2025 : Femme ou pas femme ? La bataille judiciaire des étangs de Londres.