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Prénoms, pronoms : comment faut-il désigner les personnes transgenres ?

Dans ce débat, en somme, un retour au bon sens profiterait à tout le monde. Et une telle proposition demande quelque chose qui n’a pas grand-chose à voir avec le sexe : du courage.

L’idéologie transgenre s’impose dans le débat public, mais à quel prix ? Entre droit, perception et pragmatisme, un retour au bon sens semble nécessaire.

🇬🇧 🇺🇸 This piece was originally published in French. Online translation services will translate it into English.

L’idéologie transgenre – qui postule que nous posséderions tous une « identité de genre » prévalant sur notre sexe biologique – aura connu une ascension fulgurante ces dernières années. Politiciens, décideurs, journalistes et même magistrats ont cédé aux revendications des activistes pour lesquels être femme ou homme n’est pour ainsi dire qu’une affaire de ressenti, d’identification personnelle et subjective.

Et les conséquences sont lourdes. L’année dernière, en Angleterre, des juges et des avocats ont parlé d’un violeur au féminin – « Lexi », « elle » – tout au long de son procès. Sauf qu’en réalité, Alexander Secker – pour citer son prénom masculin – vivait comme un homme on ne peut plus normal au moment des faits, un élément qui a été largement ignoré. Et ce cas n’est pas isolé : trop souvent, les sentiments de criminels et délinquants violents ont été privilégiés au détriment de ceux de leurs victimes.

La bonne nouvelle, c’est que les choses changent. En Angleterre, les juges ont désormais reçu pour instruction qu’il est « extrêmement inapproprié » de désigner par leurs pronoms préférés des violeurs masculins s’identifiant comme femmes. Le viol est un crime qui, en vertu de la législation anglaise, ne peut être commis que par une personne de sexe masculin. Employer le pronom « elle » pour qualifier un violeur – ou même une personne accusée de viol – revient à tourner en dérision la procédure judiciaire.

Désormais, les juges sont tenus d’utiliser le prénom du prévenu. Toutefois, cette mesure reste imparfaite, car de nombreux prénoms sont genrés, et la plupart des Britanniques associeraient instinctivement « Lexi » à une femme, sauf preuve évidente du contraire. Certes, cet exemple est extrême, mais il soulève une question plus large : comment doit-on, en général, désigner les personnes transgenres ? Le débat sur cette question est souvent houleux.

Pragmatisme plutôt qu’adhésion à une idéologie

Les gens qui croient en l’identité de genre – et à l’idée que nous avons tous une sorte d’âme genrée – vont, en tendance, affirmer qu’il faut respecter la manière dont quelqu’un se définit, vu que le ressenti est tout ce qui compte. Selon cette logique, si un homme se dit femme, alors tout le monde doit l’accepter, qu’importe qu’il ait encore intacts ses organes génitaux et sa barbe.

En face, dans un camp que l’on désigne parfois comme « critique du genre », on affirme que seul le sexe biologique a une valeur objective, et on peut donc refuser d’employer des pronoms, voire des prénoms, laissant entendre qu’une personne est d’un sexe opposé à celui de sa biologie. Cette position est plus facile à adopter sur Internet, où chacun peut, à distance, attribuer tel ou tel sexe à tel ou tel profil sur les réseaux sociaux. Sauf que dans la vie quotidienne, la distinction devient plus complexe, car certaines personnes transgenres modifient leur apparence physique de manière à donner l’impression d’être de l’autre sexe.

C’est d’ailleurs ce que les deux camps ne saisissent pas : la perception du sexe. Nous sommes tous capables de distinguer les hommes des femmes – par un instinct façonné par l’évolution et que nous partageons avec d’autres espèces animales. Dans la vie quotidienne, cette perception joue un rôle crucial : il est naturellement difficile de désigner quelqu’un comme appartenant à un sexe opposé à celui que nous percevons. Par ailleurs, la pression sociale pour « être poli » joue sur les comportements – l’évolution nous a sans doute également dotés d’une propension à vouloir éviter les conflits inutiles avec notre entourage. C’est d’ailleurs ce qui en motive beaucoup à utiliser les prénoms et pronoms préférés des personnes transgenres : le pragmatisme, pas l’adhésion à une idéologie.

Ensuite, pour en revenir au monde « virtuel » – un environnement pour lequel l’évolution n’est pas d’un grand secours –, la question se pose : quelle est la meilleure façon d’aborder l’usage des prénoms et des pronoms lorsque journalistes et commentateurs évoquent des personnes transgenres ? À mon sens, le principe fondamental est que les articles et les commentaires doivent demeurer cohérents et compréhensibles.

Prenons mon propre cas : il serait étrange d’utiliser des pronoms masculins et mon ancien prénom pour parler de ma vie actuelle. La plupart des gens me désignent au féminin et m’appellent Debbie. Ayant légalement changé mon prénom en Deborah, mon diminutif préféré repose donc sur une base factuelle incontestable.

Mais comment évoquer mes jeunes années ? Je n’ai jamais été une petite fille ni une adolescente – ma transition s’est faite à 44 ans –, il serait donc absurde d’employer « elle » ou mon actuel prénom pour parler de cette période. À l’époque, tout le monde me connaissait sous « David » et le pronom il.

Retour au bon sens

Ces principes pourraient tout aussi bien s’appliquer aux journalistes lorsqu’ils traitent de personnes ayant changé de nom, que ce soit après un mariage ou une conversion religieuse. Prenons l’exemple du chanteur Yusuf Islam, autrefois connu sous le nom de Cat Stevens : il est parfaitement logique de l’appeler Cat Stevens lorsqu’on évoque ses débuts, avant sa conversion à l’islam. D’ailleurs, Yusuf lui-même ne semble pas s’en formaliser, puisqu’il se présente comme Yusuf / Cat Stevens sur X.

Sauf que la brigade du genre ne l’entend pas de cette oreille… Premièrement, à ses yeux, l’identité de genre est une sorte d’âme, ce qui fait que l’idéologie transgenre a également engendré un véritable système de croyances, aux accents quasi religieux. Dans cette vision du monde, « mégenrer » (s’adresser à une personne ou parler d’elle avec un pronom ou un genre qui ne lui correspond pas) ou « morinommer » (deadnaming, à savoir utiliser le prénom assigné à la naissance d’une personne transgenre qui n’est plus utilisé par celle-ci) est un péché mortel.

Pour ma part, dans mon travail de journaliste, j’évite tout simplement d’employer des pronoms. Je n’ai pas envie de heurter qui que ce soit, mais il est essentiel pour moi de rapporter les faits avec exactitude. Avec les prénoms, un autre principe s’impose : celui de la moindre surprise, qui l’emporte sur la création de situations manifestement absurdes. Ainsi, dans un contexte d’actualité, on s’attendrait à ce que l’on me désigne sous le nom de Debbie, tandis que pour parler de mon passé, il serait logique d’utiliser David et le pronom il.

D’autres (personnes trans) que moi pourraient gagner en assurance en adoptant cette attitude. S’attendre à ce que les autres renoncent au bon sens et nient ce qu’ils constatent de leurs propres yeux n’est pas une façon de vivre.

Le groupe dont je n’ai pas encore parlé est celui des personnes s’identifiant comme non binaires. Ici, les contradictions deviennent encore plus flagrantes lorsque le bon sens se heurte aux revendications individuelles. L’instinct évolutionnaire que nous partageons avec d’autres espèces ne reconnaît que deux sexes. Depuis des millénaires, nous avons dû interagir avec autrui en fonction d’une perception binaire du sexe, que ce soit pour la reproduction ou pour évaluer d’éventuelles menaces.

Il n’y a donc pas de place, biologiquement parlant, pour des sexes additionnels. Certes, nous pouvons chercher à ménager les personnes non binaires, mais le fait est que chaque individu appartient à l’un des deux sexes, masculin ou féminin. Ce n’est pas seulement un savoir abstrait : c’est une réalité, instinctivement perçue. Toute tentative de nier cette évidence est vouée à l’échec.

Dans ce débat, en somme, un retour au bon sens profiterait à tout le monde. Et une telle proposition demande quelque chose qui n’a pas grand-chose à voir avec le sexe : du courage.


Par Debbie Hayton (traduction par Peggy Sastre)

Debbie Hayton enseigne la physique dans le secondaire, où elle est aussi syndicaliste. Journaliste et autrice, son dernier livre, Transsexual Apostate : My Journey Back to Reality, vient de sortir chez Forum Press. Vous pouvez la suivre sur X (ex-Twitter).

* Cette article a été publiée pour la première fois par Le Point le 12 février 2025 : Prénoms, pronoms : comment faut-il désigner les personnes transgenres ?

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By Debbie Hayton

Physics teacher and trade unionist.

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