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Sexe biologique ou identité ? Le dilemme du passeport

Nous ne nous fondons pas sur l’état civil consigné sur un passeport pour identifier un homme ou une femme. Nous le savons, c’est tout. Il en va d’un réflexe issu de l’évolution, un mécanisme archaïque que nous partageons avec d’autres espèces.

Peut-on modifier son sexe sur un document d’identité ? Entre pragmatisme et idéologie, la question divise, mais son impact réel reste limité, même pour les personnes trans.

🇬🇧 🇺🇸 This piece was originally published in French. Online translation services will translate it into English.

Dans de nombreux pays occidentaux, les personnes transgenres peuvent légalement modifier leur état civil sur leurs documents d’identité pour passer du sexe masculin au féminin ou inversement. Pourtant, cette simple démarche administrative suscite de vifs débats. Si le sexe biologique reste immuable, la nouvelle mention relève d’une construction juridique. Néanmoins, l’apparence physique d’une personne peut évoluer à tel point que cette fiction légale finit par mieux correspondre à la perception sociale.

Une question fondamentale se pose alors : quelle est la fonction première d’un passeport ? Doit-il « définir »l’identité de la personne qui y est mentionnée ou simplement la « décrire »pour établir son lien avec sa nationalité et son statut juridique à l’étranger ?

Pour Donald Trump, la question est visiblement vite répondue. Dès le premier jour de son mandat, il a annoncé que « les documents d’identification délivrés par le gouvernement, y compris les passeports, les visas et les cartes Global Entry, refléteront fidèlement le sexe de leur titulaire ».

Par sexe, il entendait deux catégories « immuables, fondées sur une réalité fondamentale et incontestable ». Parlait-il alors de biologie ou du sexe observé et consigné à la naissance ? Chez l’immense majorité des nouveau-nés, biologie et observation coïncident parfaitement. Mais ce n’est pas toujours le cas et, lorsqu’il y a divergence, c’est la perception qui prime.

En tant que professeure de sciences et transsexuelle, je suis directement concernée. La prochaine fois que je me rendrai aux États-Unis, il me faudra sans doute indiquer mon sexe biologique – masculin – sur ma demande d’ESTA, indispensable pour embarquer sur mon vol transatlantique. Mais cela ne m’inquiète pas outre mesure.

Logique d’adaptation

Déjà, il est stupéfiant que nous en soyons arrivés là. Lorsque les personnes trans ont obtenu le droit de modifier leur état civil sur les passeports et autres documents officiels, il s’agissait avant tout d’un ajustement pragmatique dicté par le bon sens. Si une personne trans était communément perçue comme appartenant à l’autre sexe, il paraissait logique d’adapter les documents « descriptifs »en conséquence. Sans cela, des complications pouvaient survenir, bien au-delà des contrôles aux frontières. Par exemple, un passeport britannique atteste du droit de son titulaire à travailler au Royaume-Uni. D’autres moyens existent pour en apporter la preuve à un nouvel employeur, mais la plupart des gens utilisent leur passeport.

Reste qu’avec l’essor de l’idéologie trans, voici une dizaine d’années, ces normes ont changé. Les transactivistes ont milité pour que l’état civil soit modifié sur simple demande. Dans plusieurs pays, la seule exigence était une déclaration d’« identité de genre », un ressenti intime, connu uniquement de l’individu concerné. Ainsi, un homme biologique pouvait conserver sa barbe et ses organes génitaux tout en obtenant un passeport indiquant qu’il était une femme au seul motif qu’il avait prononcé la formule magique : « Je suis une femme. » Une telle approche défie non seulement la biologie, mais aussi le bon sens. Trump a raison de s’opposer à cette dérive, mais une interdiction absolue de modifier son état civil sur son passeport engendre également des incohérences, notamment pour les transsexuels ayant abandonné autant leur barbe que leurs organes génitaux.

« Êtes-vous sûre qu’il s’agit bien de votre passeport, Madame ?

– Oui, je suis une femme trans. J’ai l’air d’être une femme – autant à vos yeux que pour votre portique –, mais je suis biologiquement de sexe masculin.

– Pouvez-vous en apporter la preuve ? »

Sans doute que des données biométriques faciales correspondant à la photographie suffiront à dissiper le doute, mais cette nouvelle approche compliquera la vie de toutes les personnes concernées. Cela va sans dire, il y a des gens pour s’opposer à l’idée même de la transition de genre, par laquelle un individu modifie son corps et son apparence pour se rapprocher au mieux du sexe opposé. Mais, tant que ces prétendus « changements de sexe » auront lieu – où que ce soit dans le monde –, il faudra que la loi fasse des compromis, sous peine d’être complètement débile.

Dans tous les cas, c’est une question dont la loi doit se saisir. J’insiste, la décision de Trump ne me dérange pas personnellement. Dans la plupart des pays occidentaux, le fait que je sois transsexuelle indiffère la majorité des gens, même lorsqu’ils sont chargés du contrôle des passeports aux frontières.

« Bon retour chez nous ! »

En 2015, quand nous étions arrivés à l’aéroport de Boston avec ma femme et nos trois enfants, je me souviens de l’hésitation de l’agent d’immigration américain. Tout de suite, j’allais suspecter de la transphobie. Il avait clairement froncé les sourcils et insisté dans ses questions. J’y avais répondu, pour visiblement le contenter, puis il m’avait demandé de poser mes doigts sur le scanner. D’un coup, son expression allait changer en consultant l’écran de son ordinateur, puis il s’est exclamé : « Ah, mais je vois que madame a déjà visité les États-Unis ! Bon retour chez nous ! »

« Bien sûr, plusieurs fois », avais-je répondu. Le ministère américain de la Sécurité intérieure semblait disposer de tous les dossiers remontant à ma première visite, bien avant ma transition. Nos passeports ont été tamponnés et notre famille a été admise sans encombre et dans son intégralité. L’agent comprenait désormais pourquoi deux personnes qu’il percevait comme des femmes voyageaient avec trois enfants. Mon passeport portait la mention d’un sexe féminin, mais il m’avait appelée « madame » avant même de l’avoir consulté. Car c’est ainsi que nous identifions spontanément le sexe d’une personne : en nous fiant à des instincts façonnés par l’évolution, bien plus qu’à telle ou telle inscription sur un document officiel.

Depuis, j’ai eu de moins en moins d’interactions avec des agents d’immigration et de plus en plus avec des machines analysant la distance entre mes yeux, mes oreilles et mon menton pour la comparer à la photo de mon passeport. Pour les logiciels de reconnaissance faciale, l’état civil a bien moins d’importance que pour les êtres humains.

Toutefois, j’ai eu affaire à un agent canadien en remontant vers le nord, lorsque je traversais la frontière américaine en voiture. Ma femme (qui est citoyenne canadienne) était déjà rentrée chez nous, mais deux de mes enfants se trouvaient à l’arrière du véhicule.

« Pourquoi les enfants voyagent-ils avec des passeports canadiens alors que vous avez un passeport britannique ?

– Leur mère est canadienne.

– Et vous, alors, qui êtes-vous ?

– Je suis leur père ! »

Un silence assourdissant a suivi, mais il n’a duré que cinq secondes, le temps que l’agent comprenne la situation. Puis, sans un mot de plus, il a tamponné mon passeport, me l’a rendu, ainsi que ceux des enfants, a esquissé un sourire et nous a souhaité une bonne route.

La réalité, c’est que personne n’en a rien à secouer que je sois transsexuelle. Il est d’ailleurs fondamental de rappeler que nous ne nous fondons pas sur l’état civil consigné sur un passeport pour identifier un homme ou une femme. Nous le savons, c’est tout. Il en va d’un réflexe issu de l’évolution, un mécanisme archaïque que nous partageons avec d’autres espèces. De fait, chez tous les autres animaux, les individus sont capables de différencier leurs congénères mâles ou femelles sans recourir au moindre document officiel ni au début du commencement d’une notion de biologie.

Trump a parfaitement raison de s’opposer à l’identité de genre – c’est effectivement un affront au bon sens –, mais aucun gouvernement ne peut contrôler nos instincts les plus primaires. Et ce n’est d’ailleurs pas nécessaire. Il existe des contextes où le sexe biologique est crucial – dans le sport, par exemple –, mais, dans la plupart des situations du quotidien, les gouvernements doivent faire confiance à leurs citoyens, qui sauront se débrouiller seuls. Pour citer Rishi Sunak, ancien Premier ministre britannique : « Un homme est un homme, une femme est une femme ; c’est une question de bon sens. »

Tant qu’il y aura des trans pour changer de sexe sur leur passeport, le débat continuera. Mais une chose est certaine : l’issue de cette controverse sera sans doute bien moins décisive que ne le croient les deux camps. Après tout, à quelle fréquence utilise-t-on son passeport pour justifier de son sexe ? Je suis trans et, du haut de mon expérience, je peux vous le dire : jamais. Certes, si je redevenais « homme » sur mon passeport, cela pourrait semer un peu de confusion aux frontières, mais, en Occident, cela ne me poserait probablement pas de problème majeur, ni ne me retiendrait bien longtemps.

« C’est bien votre passeport ?

– Oui, je suis transsexuelle.

– Très bien, bonne journée, Madame. »


Par Debbie Hayton (traduction par Peggy Sastre)

Debbie Hayton enseigne la physique dans le secondaire, où elle est aussi syndicaliste. Journaliste et autrice, son dernier livre, Transsexual Apostate : My Journey Back to Reality, vient de sortir chez Forum Press. Vous pouvez la suivre sur X (ex-Twitter).

* Cette article a été publiée pour la première fois par Le Point le 4 février 2025 : Sexe biologique ou identité ? Le dilemme du passeport.

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By Debbie Hayton

Physics teacher and trade unionist.

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